… Martin Winckler

Bonjour Martin Winckler. Vous publiez, chez P.O.L, Abraham et Fils. C’est l’histoire d’Abraham, docteur, et de son fils que nous suivons, pendant 18 mois, dans la ville imaginaire de Tilliers située dans la très réelle Beauce. 

Tilliers est une copie de Pithiviers et la maison dans laquelle ils habitent, une copie de celle où j’ai grandi à Pithiviers. Mais les histoires qui leur arrivent ne sont pas vraies. J’ai choisi cet environnement parce que cela me permettait de me retrouver un peu dans mon enfance, avec ses lieux et son atmosphère. C’était plus facile pour moi. C’est l’histoire de ce père et de son fils qui débarquent, un jour, d’un périple. Le père est médecin et le garçon a dix ans. Il ne se souvient pas de quoi que ce soit avant l’âge de 8 ans. Ils s’installent là car le père cherche du travail. Il veut s’occuper de son fils qui le suit car il aime beaucoup son père. Au début, ils sont tous les deux, ensuite, ils vont découvrir l’environnement, se faire une nouvelle famille, de nouveaux amis. Ils vont se faire une nouvelle vie.

C’est un livre sur la découverte. Franz, car il n’a plus de souvenirs, va découvrir beaucoup de choses, notamment sur son père. Ce médecin, meurtri par le drame, découvre les secrets d’une ville. 

Effectivement, c’est ça. C’est comment on se met à regarder le monde et à le découvrir quand on un âge suffisant pour le regarder et réfléchir. Mais c’est vrai que ça ne vient pas tout de suite. Ce n’est pas quelque chose que l’on peut faire à 4 ans. On peut le faire que lorsqu’on a 9-10 ans, qu’on commence à être un peu au diapason de ce qui se passe. Une autre chose importante, c’est que comme Franz et son père ont beaucoup bourlingué pendant deux ans, ils n’ont pas vraiment pu se fixer. Pour regarder, il faut un point fixe quand on est petit. Ce n’est pas comme les adultes qui peuvent se déplacer autour d’un objet. Les petits doivent être implantés. Cette implantation, dans cette maison et dans cette nouvelle vie, le stabilise et va lui permettre de regarder le monde, de regarder son père qui était un peu mystérieux, de le voir travailler et être avec les autres. C’est une célébration de la découverte depuis un lieu sûr, où on peut grandir.

C’est un livre foisonnant, dans lequel il y a beaucoup de moments, il se passe beaucoup de choses. Comment on trouve tous ces moments? Par exemple, la joie de Franz quand il découvre tout ce qu’il peut emprunter à la bibliothèque. Ce sont des moments forts de l’enfance mais oubliés à l’âge adulte. 

Oui, j’ai beaucoup exploré mon enfance. Il y a des moments dont je me rappelle avec beaucoup de bonheur. Tout à l’heure, je signais à Pithiviers et les parents d’un ami, Denis T., sont venus me voir. Ils me préviennent que Denis n’a pas pu venir car il est au lit avec la grippe. Brusquement, ça me rappelle un jour. Alors que je faisais mes études de médecine, je le croise dans ma rue. Il allait vers la mairie et moi, en direction de l’église. Je lui demande comment il va et je me souviens de son sourire me disant  » je vais déclarer la naissance de mon fils ». Ces souvenirs sont merveilleux et je les chéris car ils constituent, en quelque sorte, le tissu de notre vie. J’ai eu beaucoup de souvenirs, d’enfance et d’encore plus jeune. J’avais envie de les inscrire dans ce livre qui n’est pas mon histoire. Tout ce qui arrive à Franz ne m’est pas arrivé et je le regrette d’ailleurs. De réinventer le moment où l’on se dit qu’on va mettre un peu d’argent de côté avec l’argent du pain ou du goûter et que l’on va s’acheter une lampe de poche pour lire sous la couette. C’est un moment magique et c’est un travail qui est extrêmement gratifiant quand on écrit.

Tout ce merveilleux, on en trouve les références. Ce sont les auteurs que découvre Franz : Jules Verne, Gaston Leroux, Conan Doyle,… Cet hommage, était-ce votre première volonté?

C’est aussi un livre que j’ai écrit en hommage aux romans que je lisais. Quelqu’un m’a dit, et cela m’a fait un plaisir immense, c’est un livre qu’on lit couché sur son lit allongé sur le ventre, comme disait Georges Perec quand il lisait Jules Verne. Ce sont des livres de l’enfance associés à la découverte par l’enfant d’un monde qu’il ne connaît pas, dans des pays exotiques ou au coin de la rue avec des aventures incroyables comme Arsène Lupin ou le club des 5. Je voulais écrire un livre qui soit en hommage à ces livres là et qui soit un peu comme eux, mais 50 ans plus tard. Je peux retrouver l’ironie, l’intrigue, la surprise et le plaisir de tout ça. Je peux les retrouver en écrivant car j’avais un rapport comme ça à la lecture. C’était écrit dans cet esprit là et je suis content quand quelqu’un me dit que ça marche. On fait ce qu’on peut mais est-ce que ça marche? c’est une autre affaire.

Ce qui est aussi étonnant, c’est qu’il y a deux fils rouges. Une enquête sur une histoire de la seconde guerre mondiale. Abraham est une sorte de juge face à un groupe d’hommes et son fils un enquêteur malgré lui avec un manuscrit très mystérieux. le second, c’est l’absence de sa femme, la mère. Ces deux éléments sont-ils venus en même temps ou sont-ils venus unifier l’ensemble?

Au départ, je voulais raconter l’histoire d’un père et d’un fils. Il fallait donc expliquer l’absence de la mère mais je ne voulais pas que ce soit un divorce ou une séparation. En plus, dans les années 1960, en cas de divorce, l’enfant restait avec la mère. Quand je parle de la mère, je suggère qu’il s’agit d’un drame. De plus, l’amnésie de Franz est un procédé narratif qui me permet de lui faire découvrir plein de choses, avec un certain étonnement, avec une certaine circonspection, avec un certain merveilleux. Il redécouvre des choses qu’il a oubliées et pose des questions qu’il ne devrait plus poser. A son âge, il est censé savoir ou doit savoir qu’il ne doit pas poser certaines questions.

L’autre disparition, qui a eu lieu dans la maison 20 ans plus tôt, est arrivée petit à petit. Je voulais lancer les deux personnages dans une recherche qui ne les concerne pas directement mais que cela fasse écho à leur recherche personnelle. C’est parce qu’ils vont mener cette enquête parallèlement qu’ils vont réaliser qu’ils peuvent regarder leur histoire en face et en parler directement. C’était nécessaire de bien monter que parfois pour comprendre son histoire, il faut explorer d’autres histoires.

Parmi les histoire amassées dans ce roman, est-ce que certaines vous ont donné du fil à retordre? 

Quand je commence à travailler sur un roman, je me lance plusieurs pistes. Je sais que les pistes qui sont plus chargées de narration tiennent mieux. Les autres ne tiennent pas et je vais voir qu’elles n’ont pas leur place dans le roman. J’ai appris à élaguer ce que j’écris. Je suis ce genre de narrateur qui, certes invente à mesure qu’il avance, mais sait très bien que tout ce qu’il a mis en place contient la fin. Je ne sais pas toujours comment cela se finira mais le chemin s’éclaire à mesure que j’avance. Il y a l’image que Georges Perec utilisait, un écrivain est un rat qui construit le labyrinthe dont il se propose de sortir. C’est vrai que le labyrinthe peut paraître très compliqué quand on commence. Mais on a un nombre limité de planches et forcément, le labyrinthe ne peut pas être plus large à la fin qu’au début, il doit avoir les mêmes proportions. Il faut simplement un itinéraire logique du point A au point B, un itinéraire plausible, un itinéraire cohérent avec les personnages, leurs confits et leurs interrogations. Un bon scénario, une bonne pièce de théâtre et un bon roman, c’est avant tout  quelque chose dans lequel toutes les pistes sont élucidées à la fin, tous les éléments posés sont utilisés. Si il y a des éléments qui restent en l’air sans qu’on dise qu’on les utilisera plus tard – comme je peux le faire à la fin de ce livre -, ils sont perdus et inutiles. Cela fait partie du travail de construction.

Dans la construction, il y a un choix avec deux points de vue : celui de Franz, de cet enfant qui découvre et l’autre, extérieur, qui nous raconte le monde des adultes. 

Comme c’était la relation entre un père et un fils, cela me paraissait normal de les mettre à égalité. Maintenant que j’ai l’âge suffisant et que j’ai des enfants, je peux parler des deux points de vue, j’ai été un fils et je suis un père. Je voulais aussi que ça corresponde aux deux modes de narration les plus souvent rencontrés dans les romans : la troisième personne, le narrateur omniscient et la première personne. C’est le monde extérieur et celui intérieur, la grande histoire et la petite ou l’histoire personnelle. ça me permettait d’alterner. J’avais écrit, à un certain temps d’intervalle, les deux premiers chapitres avec un narrateur différent sans savoir que ce serait le même livre. Quand j’ai eu  l’idée que c’était le même livre, je me suis dit que cela pouvait faire quelque chose. Le narrateur omniscient qui est un peu particulier, et qu’on découvre à la fin, me permettait aussi de dire quelque chose sur l’histoire elle-même. ça ne pouvait pas être un autre narrateur. Il fallait qu’il y ait Franz et un autre, particulier, qui donnait une dimension. La littérature donne cette liberté là et savoir qui parle aide beaucoup à écrire. C’est très important.

En terminant la lecture de ce livre, ce qui reste en tête, c’est la place que vous faîtes à l’enfant.

Je pense que les enfants sont capables de tout comprendre mais pas forcément sur le moment. Seulement c’est très important de leur dire les choses qui les concernent et de ne pas mépriser leurs demandes car elles sont sérieuses. Comment pourront-ils faire confiance aux adultes s’ils ne leur répondent pas, les prennent par dessus la jambe ou s’ils leur mentent ? Comment pourront-ils être des adultes de confiance si on ne leur parle? ça ne veut pas dire que c’est toujours facile mais on peut s’efforcer d’entendre la question et de donner une réponse correcte et respectueuse. Plus on parle tôt à un enfant, même si il est au stade pré-verbal, d’abord il apprend des mots, un ton, des postures. Il apprend des phrases compliquées, des concepts difficiles et il s’en souvient. Je me souviens de chose dites par mes parents à un moment où je n’étais pas capable de les comprendre. Maintenant je les comprends et je me souviens qu’ils me les ont dites. Je pense qu’on commet un erreur quand par exemple, on se dit, si je lui dis la vérité, je vais lui faire du mal. A mon avis, le silence, l’ignorance font plus mal que les réponses. Je me souviens d’une femme qui m’avait expliqué qu’ont lui avait longtemps caché son adoption. Elle l’avait reproché à sa mère qui lui avait expliqué les conditions compliquées, tellement qu’elle avait peur qu’elle ne comprendrai pas. Sa fille lui avait alors répondu : je n’aurais pas compris mais j’aurais su. Je comprends cette réplique. Si on ne sait pas, on ne peut vraiment pas comprendre. Si on sait, on peut travailler dessus et finir par comprendre. Comment voulez-vous travailler sur quelque chose que vous ne savez pas?

 

 

 

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