La succession

De la mi-novembre 1983 au mois de décembre 1987, Paul Katrakilis a été heureux. Les 28 premières années qui ont précédé l’ont forgé en tant qu’être au cœur d’une famille prompte à disparaître. Bien qu’elle soit composée de peu de membres, sa famille dénote de sa personnalité autant qu’elle permet de la comprendre. Le mystère de son grand-père, sa mère et sa proximité presque maritale avec son frère et son père insensible ont peut-être poussé Paul à s’installer à Miami pour devenir joueur professionnel de pelote basque. C’est justement le suicide inexplicable de son père qui le ramène à Toulouse, dans la maison d’enfance. Le bonheur s’arrête pour faire place à la vie.

Notre histoire commençait avec mon grand-père, en URSS, aux alentours des années 1940, et il était hors de question d’espérer remonter plus avant dans le temps. Pas un mot sur ma grand-mère, son prénom, la ville où elle habitait, sa vie ou sa mort, comme si Spyridon voulait laissait croire qu’il s’était reproduit par scissiparité. Pas davantage d’explication sur la consonance hellène de notre nom, les raisons de notre établissement à Moscou où les circonstances d’éventuelles migrations familiales. Même vide et identique silence en ce qui concernait les Gallieni. Dans les conversations, le frère et la sœur apparaissaient à Toulouse aux alentours de ma date de naissance et, à les entendre, nul ne les avait réellement enfantés et élevés. C’est à peine s’ils évoquaient parfois quelques souvenirs d’études communes. Le magasin? Il avait effectivement appartenu à leurs parents. Que faisaient leurs parents? Ils travaillaient au magasin. Puis ils étaient morts. Fin de l’histoire. Ce couple n’avait pas de prénom, la femme et l’homme réparaient des montres. Ils étaient dépourvus d’existence, privés de la moindre réalité. Ils s’appelaient juste « les parents » quand leurs enfants s’égaraient à les mentionner. Et pour mon père, ces horlogers diaphanes étaient les « Gallieni ». Nulle date, ni mention, ni cause de leur disparition. Un matin ils étaient allés au travail, et au soir, à l’image de ma grand-mère paternelle, ils avaient disparu. Notre vie commune se résuma donc à l’acceptation silencieuse de ces artefacts généalogiques, ces ascendances tacitement détourées, ces fantômes qui n’étaient nulle part ne hantaient personne.

Les premiers chapitres nous plongent dans un monde loufoque où chaque personnage développe son excentricité. Le grand-père devrait être un raconteur d’histoires émerveillant son petit-fils mais il ne parvient qu’à l’effrayer en tant que dernier médecin de Staline (dont il possèderait une partie du cerveau). Les parents sont très distants, ne semblant guider à aucun moment leur fils. Toutes ces particularités expliquent le départ du protagoniste et sa vie dans un monde à part, la pelote basque. Le roman alterne la joie de ce sport (une sorte de liberté par l’expression du corps) et les histoires de famille que le narrateur semble ressasser. Chaque nouvelle narration de ces anecdotes familiales permet au protagoniste (et aux lecteurs par la même occasion) de les intégrer, de les digérer et de se les approprier. La propension familiale au suicide reste un questionnement pour Paul Katrakilis. Il peut sembler même qu’il s’en amuse au début car le ton (comme lui d’ailleurs) reste très distant. Mais, au fur et mesure, il se sent touché et laisse naître un certain fatalisme. L’auteur traite de la succession, du fait de rester après le départ de tous les autres, d’être porteur d’un vécu et d’une manière familiale d’aborder la vie. Paul n’est pas un héritier, ce qui supposerait génétique ou patrimoine assumé. Le roman est loin de ces considérations concrètes. Jean-Paul Dubois interroge l’individu dans la place qu’il prend dans la lignée, dans une suite. Il poursuit le chemin intellectuel et physique entamé par ses prédécesseurs. Le personnage, dans ses errances sentimentales et son parcours professionnel, devient de plus en plus émouvant. Quand les années de bonheur se terminent, le roman change de ton, ce qui est un peu dérangeant. Le personnage est plus impliqué, plus réaliste, plus fragile. Une fois cette transition passée, nous rentrons de plein pied dans la vie de Paul. Ce roman qui commence dans la loufoquerie s’achemine vers une sincérité bouleversante.

Le roman de Jean-Paul Dubois est publié aux Éditions de l’Olivier au prix de 19€.

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