Les derniers jours de Mandelstam

Le poète russe Ossip Mandelstam se meurt au milieu d’autres condamnés dans un camp stalinien. C’est un de ses écrits qui l’a mené jusqu’à cet enfer. Hanté par le visage et la voix de Staline, il replonge, pendant cette lente agonie, dans son passé, au milieu de ses anciens amis, de son épouse, éternel soutien et de son oeuvre, rempart de liberté contre la dictature.

Une lettre de Mandelstam parmi ses papiers aggrava le cas du puissant Boukharine, accusé de complot contre l’Etat. Fusillé comme un vulgaire comploteur alors qu’il avait servi le dictateur. 

Chanceux ceux qui laissaient un cadavre derrière eux. Tant de gens disparaissaient. Où ont-ils atterri? « On assistait rarement à un enterrement », écrit Nadejda. Disparus du jour au lendemain. Pas de cercueil, pas de linceul, pas de nom sur une pierre tombale. Pas de veuves ni d’orphelins non plus. Le mari déporté, la femme était considérée comme divorcée et pouvait se remarier. Pour sauver leur peau, les enfants criaient leur désapprobation au père, le dénigraient. Des mises en scène immondes, Mandelstam se bouchait les oreilles pour leur échapper. 

Vénus Khoury-Ghata prend les derniers jours de Mandelstam pour revenir sur les longues épreuves où ses écrits l’ont mené. Avec une écriture vive et acérée, le lecteur se retrouve juste à côté de cet homme qui s’épuise au fur et à mesure de sa lutte artistique. L’auteure décrit tout le parcours d’Ossip et sa femme, Nadejda  à travers la Russie pour tenter de vivre malgré la dictature et la haine de Staline. La force de ce texte est de nous perdre dans la chronologie comme devait l’être Mandelstam lui-même. Son esprit tellement martyrisé ne pouvait plus se souvenir de sa propre vie et de son déroulé. Le lecteur erre ainsi dans l’âme de ce poète. Des extraits de ces créations ponctuent le récit de cette chasse à l’homme. Le poète est traité dans ses deux états, celui d’homme et celui d’artiste. L’auteure nous décrit les traumatismes physiques (l’incapacité à parler, à écrire) et ceux moraux (la peur de la nourriture). Le texte est fascinant par toute la description faite de l’acharnement sur cet homme et son entourage. En prenant les exemples d’autres personnages notamment ceux emprisonnés avec Mandelstam, l’auteure parvient à décrire tous les cas très différents de cette entreprise de destruction. Le rythme de ses phrases courtes agit comme des soubresauts d’une liberté tentant de résister au rouleau compresseur. Venus Khoury-Ghata présente les moyens utilisés par toutes ses victimes pour résister. Il s’agit surtout d’une résistance intellectuelle car le corps est complètement marqué. A la fin, le poème responsable de ces derniers jours nous est livré, preuve du combat mené par la veuve de Mandelstam pour que les mots restent et témoignent de cette résistance. A l’image de cet homme qui ne voulait mourir que le lendemain du décès de Staline (pour pouvoir lui cracher au visage), Nadjeda a parcouru toute la Russie pour réunir les textes de son mari. Ce livre contient la force, l’énergie et la détermination de ses formes de résistances.

Ce roman de Vénus Khoury-Ghata est publié au Mercure de France au prix de 14.00€.

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