L’ordre du jour

L’Allemagne nazie a sa légende, celle d’une réussite politique et militaire implacable. Éric Vuillard revient sur les moments charnières de cette ascension idéologique : des marchandages avec des chefs d’industrie en 1933 et l’annexion de l’Autriche cinq ans plus tard. Ces deux épisodes permettent de comprendre toute la négociation mise en place, le jeu de pression et de pouvoirs établis et les comportements d’êtres humains faibles, corrompus et opportunistes.

On ne tombe jamais deux fois dans le même abîme. Mais on tombe toujours de la même manière, dans un mélange de ridicule et d’effroi. Et on voudrait tant ne plus tomber qu’on s’arc-boute, on hurle. À coups de talon, on nous brise les doigts, à coups de bec on nous casses les dents, on nous ronge les yeux. L’abîme est bordé de hautes demeures. Et l’Histoire est là, déesse raisonnable, stature figée au milieu de la place des Fêtes, avec pour tribut, une fois l’an, des gerbes séchées de pivoines, et, en guise de pourboire, chaque jour, du pain pour les oiseaux. 

Ce texte est d’une densité incroyable. Avec ce talent indéniable déjà frappant dans 14 juillet, Éric Vuillard plonge dans la légende. Avec un regard précis et une écriture ciselée,  il parvient à éloigner la réalité de la propagande officielle et remet en avant l’importance des discussions de fumoir, des échanges autour d’une table de réunion. L’auteur replace la responsabilité de chacun et chacune, des opportunistes insensibles à une terreur politique perceptible, des aveugles lâches et prétentieux. À aucun moment, l’auteur ne tente de faire de l’histoire romancée en ouvrant la brèche trop évidente des suppositions « si untel avait dit non? ». Il ne s’agit de refaire l’histoire mais de comprendre les rouages précis et importants qui ont facilité le parcours du nazisme. Comme il avait réussi à replacer la prise de la Bastille dans un environnement populaire mû par un instinct révolutionnaire, Éric Vuillard replace les acteurs de l’Allemagne nazie face à leur époque. Personne ne pouvait ignorer les véritables enjeux d’une prise de pouvoir par Hitler. Certains l’ont fait par faiblesse, d’autres par ralliement (idéologique parfois). La puissance de l’idée de responsabilité personnelle qui sous tend tout le livre apporte une véritable dramaturgie à l’ensemble. Éric Vuillard démontre l’importance des parts d’ombre de l’histoire, données essentielles pour comprendre un ensemble et se protéger d’une histoire officielle,synonyme de propagande mais vecteur de démonstrations de succès, foudroyant et mensonger. C’est passionnant, tranchant et glaçant.

Ce livre d’Éric Vuillard est publié par Actes Sud au prix de 16€.

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