Un papa de sang

Jean Hatzfeld retourne sur les collines de Nyamata et part à la rencontre des héritiers du génocide. 20 ans après ses premiers ouvrages sur le Rwanda, il décide de transmettre la parole de celles et ceux qui n’ont pas vécu ce passé, mais le portent quand même.

J’ai pénétré dans les ténèbres du génocide. J’ai continué à poser des questions et des sous-questions concernant soit Claudine, soit sa famille. Quelle est l’origine des tueries, comment les gens se cachaient sous les papyrus avant le soleil, comment ils se déplaçaient dans l’eau en compagnie des moustiques, le manger cru pendant les veillées, comment ils sont parvenus à en réchapper tandis que le grand nombre a été coupé ? Je suis allée au mémorial de N’tarama. Aucune curiosité de descendre dans les marais. Au fond, je n’aspire pas à connaître les détails trop palpables. 

Ce livre est poignant, instructif et brutal. L’auteur alterne deux types d’écriture, porteuses de regards particuliers : celui de Jean Hatzfeld qui, dans des chapitres introductifs, replacent chaque personne rencontrée dans un contexte social, historique et familial et celui des actrices et acteurs du présent et du futur du Rwanda. Ces femmes et hommes sont chacun à leur manière à la recherche des secrets du génocide. Qu’ils soient enfants des bourreaux ou des victimes, ils tentent de mettre des mots sur ce drame qui les unit toutes et tous. Leurs chemins et leurs réflexions sont singuliers et personnels. Ils utilisent ou non les outils d’aujourd’hui (l’importance d’Internet pour voir les images du passé) et se nourrissent des leçons de l’école. Derrière ces nombreuses voix, se dessine également la volonté d’un pays de comprendre son passé. Mais Jean Hatzfeld montre toute la complexité de ce nœud au sein de cette population. Il propose une écriture discrète, s’effaçant devant les vécus de chaque personne rencontrée, sans à aucun moment user de raccourcis. Les témoignages retranscrits (dans lesquels n’apparaissent aucune question, mais où les ruptures de sujets sont présentes) sont éloquents sur le flou qui règne dans l’esprit de ces êtres. Certains sont en parfaite opposition, d’autres se recoupent. Mais tous démontrent la richesse de la langue, la poésie de certaines formules (« elle se faufilait entre les explications », « chez nous, c’est une coutume de faire chanter les malchanceux »…). De page en page naît une grande émotion, au-delà de la terreur inimaginable du génocide et de la violence de cette guerre civile. C’est celle d’un présent qui essaye d’exister par divers moyens. La multiplicité des voix emporte le lecteur rapidement, car toutes sont à la croisée des temps. L’auteur parvient à faire exister chaque être et en les rassemblant dans ce livre, dessine la survie d’un pays. Les individus comme la communauté doivent transcender cette terreur.

Ce livre est publié par Folio au prix de 7,80€.

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