Iphigénie

Texte de Jean Racine
Mise en scène Chloé Dabert

Chloé Dabert met en scène une guerre intime au sein de l’Humanité, entre l’ambition masculine aveuglante et la sincérité féminine.

Retenue par des vents défavorables, la flotte menée par le roi Agamemnon reste bloquée dans le port d’Aulis. Pour pouvoir mener à bien son expédition jusqu’à Troie, le roi doit se résoudre à répondre aux volontés des dieux. Il doit sacrifier sa fille Iphigénie sur l’autel de la déesse Artémis.

Un mirador fait de barres métalliques, de bois et de bâches. Un échafaudage de bataille en attendant la guerre. C’est dans une ambiance figée que commence la mise en scène de Chloé Dabert. Un moment de pause. Tout le monde attend, surtout le roi (Yann Boudaud), sorte de colosse aux pieds d’argile, qui erre dans son espoir de victoire. Il ne veut pas sacrifier sa fille mais en a pourtant besoin pour enfin écrire l’Histoire. Les dieux pourront alors faire souffler le vent. Cette force supérieure se fait sentir par le jeu de lumières, qui marque également le poids du temps qui passe. Alors se renforcent la lassitude et l’impatience de ces combattants en suspens, écrasés par les dieux, obéissant à leur moindre desiderata, ayant oublié la vie et les tourments du cœur. Entre chaque acte, le travail de musique et de lumières plonge dans un état de rêverie. Les nuits semblent agitées, expliquant la profonde fatigue qui se fait sentir chez les combattants. Sur la scène, quelques éléments, quelques plantes, quelques grains de sable représentent tout l’espoir d’aventure qui se trouve derrière ce décor. Au-delà des toiles de camouflage militaires, la guerre, la victoire, la conquête semblent si proches.

IPHIGENIE
Christophe Raynaud de Lage

Le premier acte, essentiellement masculin, place les ambitions des hommes, des futurs héros – Agamemnon, Achille – que l’Histoire retiendra. Tout cela est vite bousculé par la présence des trois personnages féminins : Iphigénie, Clytemnestre et Eriphile. Les trois femmes sont venues pour aimer, pour s’accomplir. Elles sont d’une grande liberté, s’emparant du décor, de cette tour métallique. Evoluant dans ce camp de guerre improvisé, elles sont les nuances de l’amour. Elsa Agnès est radieuse avec ce grand sourire, l’envie d’aimer, la joie de retrouver le père et le futur époux. Elle fait vibrer tout l’amour déterminé qu’elle porte, s’emparant de la langue de Racine avec audace et finesse. Portée par une vitalité et une énergie rayonnantes, elle démontre toute la force intérieure d’Iphigénie qui malgré son funeste destin, décide de rester debout. Anne-Lise Heimburger campe une Clytemnestre royale, osant parler aux dieux directement – sommet de la puissance tragique de la pièce. Elle grimpe le mirador pour déclamer son désespoir et sa force aux dieux. L’interprétation est tellement puissante et juste que l’on accepte les effets de lumière utilisés, sorte de réponse divine à la complainte de la mère. Bénédicte Cerutti, Eriphile tellement torturée, distille toutes les subtilités de son personnage. Chaque vers est un soubresaut de son cœur à vif. Face à elle, Doris (Arthur Verret), confident malgré lui, apporte la contradiction. Il évolue avec beaucoup d’éclat dans ce décor, opposant les arguments de la Raison à cette princesse ayant tout perdu, rongée par l’amour pour son bourreau. Leurs quelques échanges, enlevés et frontaux, permettent d’aller jusqu’au plus profond des êtres, jusqu’au plus tragique des sentiments. Cette relation met à mal le courage des autres hommes, êtres fuyant quand il s’agit de parler de leurs cœurs. Heureusement, Arcas (Olivier Dupuy) sauve l’honneur de la gente masculine en avouant ce qui attend la belle Iphigénie, acte de clairvoyance. Autre sauveur, Ulysse, personnage flou, suivant fidèlement les volontés divines, rappelant constamment au roi sa promesse de sacrifier sa fille. C’est par lui que nous découvrons la réalité du dénouement. Dans cette scène, Julien Honoré parvient habilement à exprimer la véritable nature du soldat. Il exprime toute la dignité du remords, reconnaissant l’aveuglement de son jugement. Son interprétation, toute en retenue, accompagne la montée en puissance de l’acte V et apporte une nuance essentielle dans la transcription des hommes de la pièce, tiraillés entre joie, horreur et ravissement.

Chloé Dabert réalise une sorte de ballet où personne n’arrive à danser avec l’autre. Les scènes de contact entre les personnages sont rares mais révélatrices de la sérénité perdue. D’un côté, des hommes qui voudraient partir et enfin devenir ce qu’ils désirent être, personnages remplis de fantasmes. Achille (Sébastien Eveno) est droit comme la justice, construisant son image de héros avec prétention et sans sincérité. Agamemnon refuse de voir la réalité, tenant à peine sur ses pieds. Ils ressemblent à des enfants capricieux, voulant jouer à la guerre, avec cette tour immobile qui leur donne l’impression d’avoir enclenché un mouvement. De l’autre, des femmes qui tiennent bon, qui affrontent tout, assumant leur contradiction et la puissance de l’être. Leur sincérité est telle que le texte de Racine trouve sa musique, leurs musiques, particulièrement émouvantes dans les dernières scènes. Enfin, le sacrifice a lieu et la guerre peut commencer. Cette libération terrible et funeste arrive bel et bien. Le chemin psychologique et sentimental parcouru est présent. On ressent tout ce qui a été remué dans les cœurs. Chloé Dabert est parvenue à l’essence de la tragédie racinienne sans tomber dans une actualisation lourde ou une restitution poussive. La musique des vers de Racine est là, pas tout le temps soit, pas aussi intense que l’on voudrait. Agamemnon et Achille semblent parfois prisonniers des vers, là où les personnages féminins expriment une liberté totale, une fougue que la société détruira.

Avec Elsa Agnès Iphigénie, Yann Boudaud Agamemnon, Bénédicte Cerutti Eriphile, Olivier Dupuy Arcas, Sébastien Eveno Achille, Anne-Lise Heimburger Clytemnestre, Julien Honoré Ulysse, Arthur Verret Doris

PROCHAINEMENT
– Du 5 au 10 mars Les Célestins, Théâtre de Lyon
– 15 mars Théâtre populaire Romand, La Chaux-de-Fonds
– 19 et 20 mars La Passerelle –scène nationale de Saint-Brieuc
– 23 mars Théâtre Louis Aragon –Tremblay en France
– 28 et 29 mars Les Salins, scène nationale de Martigues
– 2 avril Scènes du Golfe, Théâtres Arradon-Vannes
– 5 et 6 avril Théâtre de Saint-Quentin en Yvelines
– 9 avril Théâtre de Chelles
– 12 avril L’Espace 1789, Saint-Ouen- – Du 16 au 19 avril Théâtre de la Cité – CDN Toulouse Occitanie
– 29 et 30 avril Le Trident à Cherbourg
– 9 mai L’Archipel, à Fouesnant
– 15 au 22 mai Théâtre National de Bretagne, Rennes

Équipe
Scénographie et vidéo Pierre Nouvel
Lumières Kelig LeBars
Son Lucas Lelièvre
Costumes Marie La Rocca
Assistée de Peggy Sturm
Avec l’aide précieuse de Nathalie Trouvé de l’atelier costumes du Théâtre de la Cité – CDN Toulouse Occitanie
Stagiaires costumes Victoire Dermagne et Clémence Trétout
Maquillage, coiffure Cécile Kretschmar
Assistante mise en scène Caroline Gonce
Construction décor Atelier décor de la Ville d’Angers

Production Cie Héros-Limite, La Comédie de Reims I Centre dramatique national
Coproductions LeQuai/Centre dramatique national d’Angers-Pays de la Loire, Théâtre National de Bretagne, Festival d’Avignon, Espace 1789/ scène conventionnée pour la danse de Saint-Ouen,La passerelle / scène nationale de Saint-Brieuc, L’Archipel/Pôle d’action culturelle de Fouesnant-Les Glénan, Les Célestins, Théâtre de Lyon,Théâtre de la Cité – CDN Toulouse Occitanie.Avec l’aide du ministère de la Culture–Drac Bretagne, la région Bretagne,du département de la Seine-Saint-Denis et de la Spedidam.
Avec la participation artistique de Jeune théâtre national.Avec le soutien de CENTQUATRE-PARIS

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