Le dynamiteur

1911. Oskar Johansson a 23 ans. Dynamiteur, il participe au percement d’un tunnel ferroviaire et manipule des explosifs pour fragmenter la roche. Mutilé à la suite d’un grave accident du travail, il reprendra pourtant son ancien métier, se mariera, aura trois enfants, adhérera aux idéaux socialistes puis communistes. Au soir de sa vie, il partagera son temps entre la ville et un cabanon de fortune sur une île aux confins de l’archipel suédois. Un mystérieux narrateur recueille la parole de cet homme de peu de mots, qui aura vécu en lisière de la grande histoire, à laquelle il aura pourtant contribué, à sa manière humble et digne.

Je l’avais rencontrée six mois avant l’accident. Tout juste six mois avant. Ca a été pété en juin. Nous n’avions sans doute pas beaucoup parlé de mariage. Mais à l’époque, n’est-ce pas, il n’était pas question d’autre chose. Quand on se rencontrait et qu’on commençait se fréquenter, il fallait se marier. Elle avait le même âge que moi. Elle avait trois jours de plus. Nous nous voyions les jeudis soir. C’était sa seule possibilité. Elle n’avait que quatre heures de liberté. Elle travaillait chez un directeur de filature. Elle s’occupait de trois petits enfants, un garçon et des jumelles. Elle logeait au fond de leur chambre. Elle appartenait à cette génération de travailleuses qui passaient le plus clair de leur jeunesse soit dans une cuisine, soit dans une chambre d’enfants chez des bourgeois. Elle n’aimait pas trop les enfants, mais n’avais pas trouvé d’autre travail. Nous allions surtout marcher en ville. Je ne me souviens pas de quoi nous parlions, ni de ce que nous regardions. Nous marchions surtout. 

Ce roman est le récit d’une vie, l’assemblage de souvenirs, d’envies, de flashs vécus. En commençant par l’accident, l’auteur donne l’impression de placer le protagoniste, Oskar Johansson, comme un être marqué, blessé. Mais cet accident est l’événement de la vie d’Oskar le plus connu. C’est celui que les journaux et les contemporains ont connu et retranscrit. Le reste de la vie d’Oskar est plus dispersé. Henning Mankell se lance alors vers la recherche de l’essence de la vie de son personnage. Via ce narrateur, étrange personnage, sorte d’esprit sans réelle assise, l’auteur recoupe des paroles, des faits, des sentiments d’Oskar. Ce narrateur semble un confident, un allié d’Oskar. Il prend parfois même les habits de l’auteur, en faisant oeuvre de fiction, reliant les morceaux de vie pour en constituer un puzzle, reflet d’une certaine réalité. En filigrane, il y a les valeurs de cet homme, celles défendues, celles outragées par le comportement de son gouvernement. D’une manière très discrète, Marnkell inscrit Oskar dans son temps, celui de la Révolution industrielle, des extrémismes, des rêves du peuple. Mais Oskar n’est pas noyée dans la Grande Histoire car ce qui intéresse Mankell, c’est de trouver la voix de son personnage. L’expression d’un être véritable qui observe le monde tourner, parfois doit l’oublier, souvent ne peut que regretter ce mouvement irraisonné. Ce livre est est le premier roman de Mankell et on perçoit déjà les sujets qu’il explorera dans la suite de son oeuvre. Ainsi, la description de la maladie, ici d’un proche d’Oskar, donne lieu à des scènes très émouvantes et une véritable prise de conscience du détachement d’un homme de son monde. Et c’est peut-être là que se trouve l’endroit littéraire d’Henning Mankell percevoir le lien entre un être et son monde, ce lien très fragile et sensible entre un corps et une société.

Ce roman, traduit par Rémi Cassaigne, est publié au Seuil au prix de 19€.

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