… avec Cécile Coulon

 

Le premier élément qu’on remarque en lisant Le coeur du pélican, ce sont les prénoms. Est-ce que ce choix vous prend du temps?

Ils ne sont pas choisis par hasard. Je ne sais pas si je mets du temps mais je fais hyper attention. Un prénom a forcément une étymologie. Ça amène forcément des références pour les gens qui le lisent. Il y a aussi tout simplement une question esthétique, une question musicale. Anthime, qu’est-ce que cela dit? c’est très littéraire. C’est un prénom très chrétien avec toute l’histoire du sacrifice, de l’autoflagellation et de la douleur qui fait avancer. Dans ce prénom, il y a toute une histoire. En plus, Anthime, c’est beau et c’est aérien, ça fait rêver.

Anthime, le protagoniste, c’est une star. Il est idolâtré. 

Oui, il est idolâtré mais c’est tellement fugace. Toutes les filles qui l’aiment le font pour des raisons différentes. Je trouvais cela intéressant de montrer que face à une seule personne, on a, tous et toutes, des sensations très différentes car on a une vision différente de la personne. Aimer quelqu’un c’est une palette d’émotions très large. Ces trois nanas sont amoureuses d’Anthime mais pour des raisons et avec de manières différentes.

Elles l’aiment également sur des périodes différentes. Il y a l’amour adolescent qui dure. La fugacité est très présente dans votre écriture. Anthime reprend le sport et sa femme remarque que le corps de son mari qui se laissait aller attire son regard. Tous ces petits moments sont très présents. 

Chaque personnage a un déclic mais on le discerne pas exactement. Quelque chose a changé chez eux mais on ne sait pas exactement quoi.

Le roman est construit en trois parties et chacune s’ouvre avec un monologue féminin pour se terminer avec la voix d’Anthime. Est-ce que cette construction était là dès le début de l’écriture? 

Le premier manuscrit que j’ai remis à mon éditrice était très linéaire. Il n’y avait toutes ces voix en même temps et aucun personnage ne parlait à la première personne. On s’est rendu compte toutes les deux, en le lisant, que c’était trop plat. Sur un sujet comme ça, du sport, de la gloire amputée, d’une adolescence absente, de la frustration, il fallait aller dans la psyché des gens. Il fallait que chacun donne un point de vue différent sur une même situation. On a ajouté toutes ces premières parties de chapitre, où les femmes parlent à la 1ère personne et la fin avec la voix d’Anthime. C’était une manière de dire aux lecteurs : « vous lisez quelque chose mais ce que ressentent les personnages est peut-être complètement différent ». C’était un enjeu littéraire et narratif important.

Est-ce que cela a été facile de se replonger dans le manuscrit pour en ressortir ces voix ou vous avez été un peu surprise? 

Surprise, non. Mais cela n’a pas été facile non plus. Quand on a l’habitude d’écrire à la 3ème personne, avec un point de vue omniscient, on raconte une histoire classique et chacun y met ce qu’il veut. Les personnages restent à la portée des lecteurs et ce ne sont que des marionnettes. Quand on les fait parler à la 1ère personne, dans un monologue, on se dit qu’il faut une crédibilité et pas se planter. Il ne faut pas qu’on rigole en les écoutant parler mais qu’on ait envie de les écouter, envie de relire, de mettre ça en confrontation avec ce qui suit. Toutes ces premières parties avec ces personnages qui disent ce qu’ils ressentent, la frustration, la colère, en même temps la joie vécue, c’était des moments très importants et intéressants à écrire. Mais ce n’était pas simple. Pour moi, ça a été le plus difficile car je n’ai pas l’habitude d’écrire à la 1ère personne. En plus, quand on commence à mettre « je », il faut se différencier de ses personnages. C’était difficile mais pas inintéressant.

La première voix, celle qui ouvre le roman, celle de l’épouse, est pleine de rancune, pleine de violence, de haine. 

La voix de Joanna est pleine de violence qui traduit un amour encore présent. Elle l’a aimé passionnément. Cette passion dévorante a annihilé tout le reste. Cette volonté de vouloir le détruire et l’enterrer est une manière de dire « je veux garder l’image que j’aie de lui ». On dit toujours que les gens qu’on hait sont ceux qu’on serait le plus capable d’aimer. Ces deux sentiments vont ensemble. Quand on cesse d’aimer quelqu’un, on cesse de s’aimer soi-même et on se hait même d’avoir aimer. C’est pour cela que l’ouverture du roman est aussi violente. Je trouve que cette femme est hyper intéressante même si elle est un peu fadasse dans le  livre. Elle, elle a été à côté de ce mec pendant 20 ans, elle l’a aimé, adoré. En même temps, cet amour était tellement étouffant et prenant qu’elle n’a rien vu.

On se demande même si elle ne se venge pas dans le quotidien, par ce contrôle de tout. Toutes ces femmes l’aiment mais Anthime est-ce qu’il aime quelqu’un? 

Lui, il aime courir, il aime gagner. Il veut sortir de tout ça. Il aime sa soeur par-dessus tout mais il veut sortir de tout cela. C’est quelqu’un qui fuit et le meilleur moyen pour lui c’est de courir.

C’est plus un roman sur le corps sportif que sur le sport lui-même?  

Mon idée n’était pas de faire une parabole sur le sport. Mon idée c’était de savoir ce que subit le corps humain quand on lui impose un entraînement comme celui-là, le regard des autres et qu’est-ce que ça veut dire d’arrêter le sport quand on a un corps bâti pour courir? C’est une question qui m’intéresse dans la réalité. Chacun est habitué même quand on regarde pas le sport à voir des sportifs dans le feu de l’action, au top de leur forme. Il faut voir ce qui se passe après pour eux, pour leur corps. Tout d’un coup, l’entraînement se termine. Il faut manger, dormir comme tout le monde, se sociabiliser. Le corps ne tient pas toujours. Il y en a qui s’affaissent, qui prennent beaucoup de poids ou contraire qui deviennent anorexiques. Je trouve intéressant de voir à quel point le corps est modulable selon ce qu’on lui demande de faire et selon ce que les autres demandent. Le sport c’est ça, c’est un entraineur qui demande, c’est des médias, c’est le public.

La violence de tous ces regards sous-jacente pendant tout le texte explique la fin du roman. Est-ce que vous l’aviez en tête dès le début? Surtout qu’avec tous ces personnages un peu instables, on s’attend à une fin violente et terrible, un véritable massacre. 

Ça aurait pu mais la fin est plutôt calme et apaisée. Il fallait que ce soit un happy end. Déjà parce que tous mes précédents romans se terminaient de manière plutôt violente. Je me suis dit que comme c’était hard pendant tout le livre, qu’est-ce que cela apportera de faire un bouquet d’horreur? il faut que le personnage soit apaisé et la meilleure manière s’était de le mettre face à des gens pour qui la course n’a pas d’intérêt, qui lui disent « vous êtes un homme, pas un meurtrier, pas un athlète, pas un champion mais juste un être humain et le reste on s’en tape ». Cela peut paraître naïf mais c’était la meilleure façon de terminer le livre.

 

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